Retour sur le salon Art Capital : comment le numérique intègre-t-il le monde de l’art ?

Du 13 au 17 février dernier étaient exposées plusieurs œuvres au Grand Palais à Paris, dans le cadre du salon d’Art Capital, présentant chaque année les travaux d’artistes contemporains français. Deux œuvres ont particulièrement attiré notre attention, du fait de leur lien avec le numérique et l’intelligence artificielle.

 

 

 

Une œuvre d’art précise, intitulée « D’âmes souriantes » : composée de milliers de visages issus de l’intelligence artificielle dessinant les contours d’une vieille femme souriante, a attisé notre curiosité. Cette œuvre d’art atypique a été réalisée par l’artiste ALAgrApHY[1] et a reçu le prix d’art digital au Salon Automne en 2018.

 

 

 

À la fois artiste (peintre, photographe et cinéaste) et scientifique (titulaire d’un doctorat en intelligence artificielle), ALAgrApHY a été parmi les précurseurs dans l’apprentissage de l’art à la machine. Son art repose donc à la fois sur une recherche artistique, notamment par la photographie, et scientifique par des simulations et représentations mathématiques via un algorithme.

 

Mais comment l’IA est-elle intervenue dans la réalisation de cette oeuvre ?

 

ALAgrApHY utilise l’intelligence artificielle sous la forme du Deep Learning, permettant à l’algorithme d’apprendre à la machine à générer des milliers de visages uniques, n’existant pas dans la réalité mais issus exclusivement du travail de la machine. Pour ce faire, il a lui-même capturé  une photo avec son appareil photo, ensuite il a « nourri » la machine d’images de visages pour qu’elle les mémorise. Puis il l’a fait générer des milliers d’images de visages fictifs. Enfin, il a assemblé les visages entre eux pour reconstituer sa photographie originelle. Ainsi nait la reproduction d’un visage réel, par l’assemblages de milliers de visages fictif. Son travail cherche à mettre en avant la diversité humaine.

Il s’agit du premier portrait réalisé par un système d’intelligence artificielle vendu aux enchères, puisque l’oeuvre d’art a été vendue au Grand Palais le 13 février 2018. Avant même donc, l’affaire devenue célèbre de la vente par Christie’s à New York de l’oeuvre « Le comte de Belamy[2]» pourtant présentée comme la première vente d’une oeuvre née de l’intelligence artificielle, qui s’est, elle, déroulée le 25 octobre 2018, soit 9 mois après celle d’ALAgrApHY.

 

On remarquera donc que l’IA n’a pas généré seule cette oeuvre, il a nécessairement fallu l’intervention matérielle et l’imagination de l’artiste pour qu’elle puisse réussir à « créer » des visages. Ainsi, ALAgrApHY explique que « l’intelligence artificielle n’est qu’un outil pour améliorer l’expression de soi des artistes (…) L’Intelligence artificielle n’est qu’un outil, un extension du pinceau de l’artiste3»

Elle est donc encore loin l’image futuriste de l’IA en tant qu’artiste totalement autonome et indépendante. ALAgrApHY est donc bel et bien l’auteur unique de son oeuvre, création née par l’utilisation de l’IA, cette dernière n’intervenant que comme un moyen pour l’auteur d’exprimer sa personnalité. L’auteur utilisant l’algorithme pour créer une nouvelle forme d’art.

 

                     En déambulant dans les allées de l’exposition, un autre artiste a attiré notre attention : François Chery. L’une de ses oeuvres nous a fait nous arrêter : « Grammophone ». Du point de vue de notre sujet sur la place de la technologie dans le monde de l’Art, deux éléments s’en dégagent.

 

D’abord, et c’est le cas pour d’autres de ses oeuvres qui étaient exposées àcette occasion, François Chery a décidé de les rendre interactives. Ainsi, sont intégrés à ses tableaux des QR codes, qui renvoient vers une page web. Cette dernière permet d’abord de lancer un morceau de musique, à écouter en visualisant l’oeuvre, afin de s’imprégner toujours davantage de son univers. Cette même page vous donne ensuite une explication de l’oeuvre, permettant d’en comprendre le sens et l’intérêt.

 

 

Cette pratique de l’intégration de QR codes dans des oeuvres n’est pas propre à François Chery, elle a déjà été utilisée par d’autres artistes et se développe de plus en plus. Le public a ainsi le sentiment de prendre davantage part à la visualisation de l’oeuvre. Au delà du « côté ludique » ces QR codes permettent de contourner les règlements des grands salons interdisant d’apposer tout document à coté des œuvres des artistes. Exit les classiques affiches de présentation scotchées sous les oeuvres, et vive les QR codes !

 

Ainsi, si le numérique peut servir à l’artiste pour réaliser l’oeuvre elle-même, il peut également lui servir pour révolutionner l’expérience du public face à cette-ci.

Ensuite, le numérique semble ici être le sujet même de l’oeuvre choisi par l’artiste. Au regard de la description donnée, on comprend que le tableau en question est un hommage à Emile Berliner, l’inventeur du gramophone, appareil ancien permettant de jouer un morceau de musique enregistré sur un disque. L’artiste nous explique qu’est ici représenté, au premier plan, le chien AIBO (Artificial Intelligent Robot) – robot connecté développé par Sony dès 1999 – qui déniche sur Google, l’invention du gramophone. Cela est ainsi la reprise détournée, dans une version moderne et dans l’ère du temps, d’une ancienne image publicitaire des années 1950, ici représentée en fond. Elle était initialement une peinture de Francis Barraud représentant un chien, Nipper, qui écoute un gramophone et entend « la voix de son Maitre ».

 

Un parallèle est alors établi entre le passé et le présent, marqué par de nombreuses évolutions technologiques. Le MacBook remplace le gramophone, et AIBO remplace Nipper. Le numérique envahit aujourd’hui tous les pans de notre vie quotidienne, remplaçant les technologies d’autrefois.

Nous remercions ALAgrApHY et Mr. François Chery pour nous avoir donné leur autorisation pour la rédaction de cet article, ainsi que la publication de photos de leurs oeuvres sur le site du blog du Master IP/IT.

 

Fanny COIGNARD et Marion DENNEQUIN

 

[1] www.alagraphy.com

[2] https://www.lesechos.fr/23/08/2018/lesechos.fr/0302152134418_l-oeuvre-d-une-intelligence-artificielle-francaise-bientot-en-vente-chez-christie-s.htm

[3] https://www.lesechos.fr/23/08/2018/lesechos.fr/0302152134418_l-oeuvre-d-une-intelligence-artificielle-francaise-bientot-en-vente-chez-christie-s.htm

 

 

 

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